IA et productivité : un nouveau facteur de production ?

L’intelligence artificielle pourrait devenir bien plus qu’un simple outil numérique. À Jackson Hole, le président de la Réserve fédérale américaine Kevin Warsh l’a même décrite comme un « potentiel nouveau facteur de production », une hypothèse qui oblige à repenser le rôle du travail, du capital et de la technologie dans la croissance.

L’IA commence à modifier la fonction de production

Dans la théorie économique classique, la production repose principalement sur le travail et le capital, auxquels certaines analyses ajoutent l’énergie, les ressources naturelles ou encore le progrès technique. L’intelligence artificielle était jusqu’ici généralement classée dans cette dernière catégorie.

Kevin Warsh propose une lecture différente. Lors de son discours du 28 août 2026 à Jackson Hole, il a évoqué l’IA comme « une nouvelle variable, potentiellement un nouveau facteur de production ». Son raisonnement repose notamment sur l’émergence d’un marché où les entreprises achètent directement une capacité d’intelligence sous forme de tokens pour accéder aux modèles.

Cette approche a été reprise par l’économiste Patrick Artus. Elle revient à considérer que l’entreprise pourrait demain combiner du capital, des salariés, de l’énergie et une quantité mesurable d’intelligence artificielle pour produire des biens ou des services.

L’idée reste toutefois théorique. Les instituts statistiques américains classent encore essentiellement l’IA dans les logiciels et donc dans le capital. Le Bureau of Labor Statistics souligne ainsi que son usage apparaît indirectement dans les statistiques à travers les investissements logiciels.

Les premiers gains de productivité deviennent mesurables

L’hypothèse d’un nouveau facteur de production repose surtout sur la capacité de l’IA à augmenter la quantité produite sans accroître proportionnellement le travail humain.

Une étude publiée le 25 septembre par un économiste du FMI estime que la diffusion des technologies d’IA a déjà augmenté la productivité du travail de 0,8 % à 1,2 % dans les pays de l’OCDE étudiés. À long terme, l’effet pourrait atteindre 3,8 %, selon les estimations du chercheur. Ces résultats reposent toutefois sur des données de brevets couvrant la période 2000-2017 et ne mesurent donc pas directement l’explosion récente de l’IA générative.

Une autre étude de la Banque européenne d’investissement, portant sur plus de 12 000 entreprises européennes et américaines, associe l’adoption de l’IA à une hausse d’environ 4 % de la productivité du travail dans les entreprises européennes. Les auteurs attribuent principalement ce résultat à une intensification du capital plutôt qu’à des suppressions d’emplois.

Mais le phénomène reste très inégal. L’Organisation internationale du travail observe des gains parfois importants pour certaines tâches, tandis que leur traduction à l’échelle des entreprises ou de l’économie demeure beaucoup moins évidente.

L’IA complète-t-elle le travail ou le remplace-t-elle ?

C’est l’une des principales inconnues. Une IA capable de rédiger, programmer, analyser des données ou répondre à des clients peut compléter le travail humain. Mais elle peut aussi automatiser certaines tâches auparavant réalisées par des salariés.

Une enquête menée auprès de près de 750 dirigeants d’entreprise américains montre pour l’instant peu de signes d’une baisse globale de l’emploi directement imputable à l’IA. Les grandes entreprises anticipent néanmoins davantage de réductions d’effectifs, tandis que certaines fonctions administratives routinières semblent déjà plus exposées.

Le véritable enjeu pourrait donc être la recomposition du travail plutôt que sa disparition. Les salariés capables d’utiliser efficacement l’IA peuvent produire davantage, tandis que certaines tâches standardisées perdent progressivement de leur valeur économique.

Cette transformation pourrait aussi accentuer les écarts entre entreprises et entre pays. Le FMI souligne que les économies disposant d’un capital humain élevé et d’une forte capacité à absorber les nouvelles technologies sont mieux placées pour convertir l’IA en gains de productivité.

La valeur créée pourrait changer de bénéficiaires

Si l’intelligence artificielle devient effectivement un facteur de production autonome, une autre question apparaît : qui captera les revenus générés ?

Les producteurs de modèles, fabricants de semi-conducteurs, fournisseurs de cloud et producteurs d’énergie contrôlent actuellement une partie des ressources indispensables au développement de l’IA. Kevin Warsh s’interroge lui-même sur la part du surplus économique qui reviendra à ces acteurs, aux entreprises utilisatrices, aux consommateurs et aux travailleurs.

Le débat dépasse donc la seule productivité. L’IA pourrait modifier la répartition des revenus entre capital et travail, mais aussi créer une nouvelle catégorie de dépenses directement liée à l’achat de capacités cognitives numériques.

La qualifier aujourd’hui de « quatrième facteur de production » reste donc une hypothèse économique plutôt qu’un fait établi. Mais les premiers effets mesurables sur la productivité et l’apparition d’un marché autonome de l’intelligence artificielle rendent cette hypothèse de moins en moins théorique.

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Luc GNANHOUI
Luc GNANHOUI
Spécialiste de l’actualité africaine, je produis des analyses stratégiques et des décryptages approfondis sur les transformations politiques, économiques et technologiques qui redéfinissent les équilibres du continent.

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