Les jeunes utilisent massivement l’intelligence artificielle, mais ils semblent de moins en moins enthousiastes à son égard. Aux États-Unis, 42 % des membres de la génération Z interrogés par Gallup déclarent que l’IA les rend anxieux. Surtout, 31 % disent désormais ressentir de la colère, contre 22 % un an auparavant. Le paradoxe est frappant. La génération qui adopte le plus naturellement ces outils est aussi celle qui commence à craindre leurs conséquences sur son emploi, ses compétences et son avenir.
L’intelligence artificielle inquiète une génération qui l’utilise pourtant
L’intelligence artificielle ne suscite plus le même enthousiasme chez les jeunes Américains. L’enquête Gallup menée auprès des 14-29 ans montre que seulement 22 % se disent enthousiastes face à l’IA, contre 36 % en 2025. L’anxiété reste à 42 %, tandis que la colère progresse de neuf points en un an.
Cette défiance n’empêche pas l’utilisation des outils. Leur adoption reste élevée et relativement stable. Les jeunes peuvent donc employer ChatGPT ou d’autres services chaque semaine tout en étant préoccupés par la transformation qu’ils provoquent.
L’emploi explique une partie de cette contradiction.
L’arrivée sur le marché du travail devient plus incertaine lorsque les entreprises présentent l’IA comme un moyen d’automatiser des tâches autrefois confiées aux débutants. Dans une récente enquête américaine auprès des 18-34 ans, 27 % affirmaient qu’eux-mêmes ou quelqu’un de leur entourage avait déjà perdu un emploi à cause de l’IA. Ce chiffre mesure une perception déclarée, pas nécessairement des suppressions d’emplois directement attribuables à la technologie.
La peur dépasse donc la disparition immédiate d’un poste. Elle concerne aussi la question suivante : à quoi serviront les compétences que les jeunes acquièrent aujourd’hui si une machine peut bientôt effectuer une partie de leur travail ?
Étudier avec l’IA nourrit aussi la peur de perdre ses propres capacités
L’école et l’université concentrent un autre malaise.
Une IA peut rédiger un texte, résumer un cours, résoudre certains exercices ou produire du code en quelques secondes. Cette efficacité représente un avantage considérable pour un étudiant. Mais elle pose simultanément une question sur ce qu’il apprend réellement lorsqu’il délègue ces tâches.
L’enquête Gallup montre justement que les inquiétudes des jeunes concernent aussi l’impact potentiel de l’IA sur leurs capacités cognitives.
Ce sentiment crée une relation particulière à la technologie. Ne pas utiliser l’IA peut donner l’impression de prendre du retard sur ses camarades ou ses futurs concurrents professionnels. L’utiliser constamment peut, à l’inverse, faire craindre de devenir dépendant d’elle.
Certains étudiants commencent ainsi à revendiquer une prise de distance. En juin, une tribune publiée dans Le Monde relevait l’apparition, dans des universités américaines et européennes, de comportements de rejet de l’IA et de recherche d’une plus grande autonomie intellectuelle.
La technologie devient alors simultanément un avantage et une source d’inquiétude.
Quand l’outil qui inquiète devient aussi celui auquel on se confie
Le paradoxe va encore plus loin lorsqu’on observe la santé mentale.
Une enquête Ipsos-BVA publiée en 2026 montre que 48 % des jeunes Français interrogés utilisent l’IA pour parler de sujets intimes ou personnels. Cette proportion atteint 68 % parmi ceux présentant une suspicion de trouble anxieux généralisé.
Une étude américaine publiée dans JAMA Pediatrics aboutit à un constat comparable. Près d’un adolescent ou jeune adulte sur cinq interrogé avait déjà demandé des conseils concernant sa santé mentale à une intelligence artificielle.
L’IA occupe donc deux positions apparemment contradictoires.
Elle alimente l’incertitude sur l’emploi, l’apprentissage et l’avenir, mais devient en même temps un espace vers lequel certains jeunes se tournent lorsqu’ils sont stressés ou anxieux.
Ce recours s’explique facilement. Un chatbot est disponible à toute heure, répond immédiatement et permet d’aborder des sujets difficiles sans craindre directement le jugement d’un proche. Mais cette disponibilité ne transforme pas automatiquement une IA en professionnel de santé mentale.
Les jeunes eux-mêmes perçoivent d’ailleurs les limites. Dans l’enquête française, 55 % pensent que l’usage de l’IA peut contribuer à les isoler des autres et 47 % qu’il peut fragiliser leur bien-être.
La progression de la colère ne traduit donc pas simplement un rejet de la technologie. Elle révèle une relation beaucoup plus ambivalente. Les jeunes comprennent qu’ils devront probablement vivre et travailler avec l’IA, tout en ayant encore peu de certitudes sur la place qu’elle leur laissera.
C’est peut-être là que naît l’essentiel de l’anxiété : non pas dans la présence de l’intelligence artificielle, mais dans l’impossibilité de savoir jusqu’où elle transformera leur avenir.



