L’intelligence artificielle en Afrique pourrait bientôt être considérée comme une infrastructure aussi stratégique que l’électricité, Internet ou les télécommunications. L’industrie mondiale prend déjà cette direction. En 2026, Google, Microsoft, Meta, Amazon et Oracle devraient consacrer environ 700 milliards de dollars aux infrastructures d’IA. Mais traiter l’IA comme un service essentiel pose une question différente en Afrique subsaharienne.
Comment démocratiser cette technologie lorsque l’électricité, la fibre et les centres de données nécessaires à son fonctionnement restent eux-mêmes insuffisants ?
Avant l’IA, l’Afrique doit construire ce qui la fait fonctionner
Un modèle d’IA ne repose pas uniquement sur des algorithmes. Derrière une requête adressée à un chatbot se trouvent des serveurs, des processeurs spécialisés, des réseaux télécoms, des systèmes de refroidissement et surtout beaucoup d’électricité.
C’est précisément là que se situe le principal handicap africain.
Selon le FMI, seulement 38 % de la population d’Afrique subsaharienne utilisait Internet en 2024, contre 68 % dans le monde. Environ la moitié de la région ne dispose toujours pas d’une alimentation électrique fiable.
Le retard concerne aussi la puissance informatique. L’Afrique ne compte qu’une faible fraction des centres de données mondiaux. Ceux qui existent sont fortement concentrés dans quelques marchés, notamment l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya.
Faire de l’IA une infrastructure de base imposerait donc d’investir simultanément dans les réseaux électriques, la fibre, les câbles internationaux, les centres de données et les compétences.
La demande électrique des centres de données africains pourrait d’ailleurs passer de 0,4 GW actuellement à 2,2 GW en 2030, selon des données de McKinsey citées par le Forum économique mondial.
Le risque d’une Afrique qui consomme une IA fabriquée ailleurs
Construire quelques centres de données ne suffirait pourtant pas à garantir une véritable autonomie technologique.
Les États-Unis et la Chine concentrent aujourd’hui l’essentiel de la puissance de calcul, des investissements et des modèles d’IA avancés. Plusieurs pays construisent donc des infrastructures nationales pour réduire leur dépendance. Mais ces projets utilisent souvent des puces, logiciels et services appartenant à des entreprises étrangères.
L’Afrique pourrait reproduire cette dépendance.
Un État peut héberger localement des serveurs tout en restant dépendant de processeurs importés, de modèles américains ou chinois et de services cloud étrangers. La souveraineté numérique ne se résume donc pas à posséder un bâtiment rempli de GPU.
Elle suppose aussi de former des ingénieurs, conserver les données localement lorsque cela est nécessaire et développer des modèles adaptés aux réalités africaines.
Les langues constituent un bon exemple. Une IA utilisée massivement dans l’administration, l’éducation ou la santé doit pouvoir comprendre correctement les langues et contextes locaux. Sans investissements africains dans les données et les modèles, cette adaptation dépendra essentiellement des priorités des entreprises étrangères.
L’IA pourrait pourtant ajouter plusieurs points de croissance
Le potentiel économique explique pourquoi ce débat devient urgent.
Le FMI estime qu’une adoption ambitieuse de l’intelligence artificielle pourrait augmenter d’environ 4 % la production économique de l’Afrique subsaharienne au cours de la prochaine décennie. Mais ce scénario suppose des progrès importants dans l’électricité, Internet et les compétences numériques.
Sans ces améliorations, le gain pourrait tomber à seulement 0,2 %.
L’enjeu n’est donc pas nécessairement de créer immédiatement un concurrent africain aux modèles les plus puissants du monde. Il consiste d’abord à permettre aux entreprises, écoles, administrations et entrepreneurs africains d’utiliser efficacement l’IA.
Le continent possède déjà un précédent intéressant. L’Afrique n’a pas construit les premières infrastructures bancaires mondiales, mais elle est devenue un laboratoire du mobile money. Elle comptait environ 1,2 milliard des 2,1 milliards de comptes de mobile money enregistrés dans le monde fin 2024.
L’IA pourrait connaître une trajectoire comparable si elle répond à des besoins locaux : agriculture, traduction, diagnostic, éducation, services publics ou finance.
Mais considérer l’IA comme une infrastructure de base implique aussi de décider qui finance cette infrastructure et qui la contrôle.
Le boom actuel donne une idée de l’ampleur des investissements nécessaires. Près de 7 000 milliards de dollars pourraient être consacrés aux centres de données dans le monde d’ici 2030.
L’Afrique ne pourra probablement pas reproduire seule cette course aux milliards. Elle devra donc attirer les capitaux privés tout en évitant une nouvelle dépendance technologique.
Le véritable défi n’est finalement pas de savoir si l’IA deviendra indispensable. Cette transformation est déjà engagée. Pour l’Afrique, la question est plutôt de déterminer si elle possédera une partie des infrastructures qui feront tourner cette nouvelle économie, ou si elle devra simplement payer pour y accéder.



