La volonté française de réduire sa dépendance aux technologies américaines ne convainc pas Alex Karp. Le patron de Palantir estime que certaines politiques de souveraineté numérique peuvent produire l’effet inverse de celui recherché. Dans son viseur se trouve notamment le recours à des entreprises françaises qui continueraient à exploiter des modèles d’intelligence artificielle américains ou chinois.
Ses déclarations interviennent quelques mois après la décision de préparer le remplacement du logiciel de Palantir utilisé par la DGSI depuis 2016 par une solution de ChapsVision. Pour Alex Karp, la nationalité du fournisseur ne suffit pas à garantir une véritable autonomie technologique. Il appelle plutôt la France à examiner l’ensemble de la chaîne technique.
Alex Karp estime que la stratégie française peut se retourner contre elle
Alex Karp n’a pas ménagé ses critiques à l’égard de la politique française de souveraineté numérique.
Le directeur général de Palantir s’est exprimé le 2 septembre en marge d’une réunion du G20 organisée à Chapel Hill, en Caroline du Nord.
Selon lui, certaines restrictions réglementaires et la volonté de privilégier des solutions nationales peuvent devenir contre-productives lorsqu’elles ne reposent pas sur une analyse suffisamment poussée des technologies employées.
Le dirigeant estime notamment que la France risque de se « faire du mal » si ses décisions sont motivées par la peur ou prises sans véritable compréhension des enjeux techniques.
Alex Karp ne rejette pourtant pas complètement les préoccupations françaises.
Il reconnaît l’existence d’interrogations légitimes sur la dépendance technologique. Son désaccord concerne davantage la manière dont Paris tente d’y répondre.
Pour lui, remplacer une société américaine par une entreprise française ne crée pas automatiquement une solution souveraine.
Le remplacement de Palantir à la DGSI cristallise les tensions
Ces déclarations interviennent dans un contexte particulièrement sensible pour Palantir en France.
En juin, le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé la volonté de remplacer progressivement la technologie de Palantir utilisée par la Direction générale de la sécurité intérieure, ou DGSI.
L’entreprise française ChapsVision doit prendre le relais.
Cette décision a été présentée au nom de l’autonomie stratégique et de la nécessité pour la France de réduire sa dépendance à certaines technologies étrangères dans des domaines particulièrement sensibles.
La relation entre Palantir et le renseignement intérieur français remonte à 2016. Après les attentats de novembre 2015, la DGSI avait choisi la technologie du groupe américain afin de renforcer ses capacités d’analyse de données.
La collaboration a ensuite été prolongée à plusieurs reprises.
Le contrat a encore été renouvelé en décembre 2025 et doit théoriquement courir jusqu’en 2028.
Le changement annoncé par le gouvernement ne signifie donc pas que Palantir a déjà disparu des systèmes de la DGSI.
Palantir reste encore utilisé par les services français
La transition vers ChapsVision doit prendre du temps.
Palantir affirme que son contrat actuel reste pleinement en vigueur. Une source française du secteur de la sécurité a également indiqué à l’AFP que la DGSI continuait à utiliser la solution américaine pendant la période de transition.
La raison est essentiellement opérationnelle.
Les services de renseignement ne peuvent pas interrompre brutalement un système critique avant que son remplaçant soit suffisamment mature et opérationnel.
Le déploiement de la solution française devrait donc nécessiter plusieurs mois, voire davantage.
La situation illustre justement l’une des difficultés auxquelles se heurte la souveraineté numérique. Réduire une dépendance technologique ne consiste pas uniquement à sélectionner un nouveau fournisseur. Il faut disposer d’une technologie capable d’assurer les mêmes missions sans dégrader la continuité du service.
Palantir exploite cette réalité pour défendre sa position.
Un fournisseur français ne garantit pas forcément une IA souveraine
Alex Karp concentre surtout ses critiques sur la définition même de la souveraineté numérique.
Selon lui, une entreprise peut être française tout en restant dépendante de technologies fondamentales développées ailleurs.
Le patron de Palantir vise notamment les sociétés européennes qui déploient des modèles d’intelligence artificielle fermés conçus aux États-Unis ou en Chine.
Dans cette configuration, changer la nationalité de l’intermédiaire ne supprime pas nécessairement la dépendance.
Une véritable autonomie numérique suppose de regarder plusieurs couches technologiques : les modèles d’IA, les infrastructures cloud, les logiciels, les capacités de calcul, les données et les conditions dans lesquelles ces différents composants peuvent être contrôlés.
Une société française qui dépend totalement d’un modèle propriétaire américain reste par exemple exposée aux décisions de son fournisseur.
C’est précisément cette situation qu’Alex Karp considère comme une souveraineté en trompe-l’œil.
Alex Karp emploie une comparaison particulièrement provocatrice
Fidèle à son style, le patron de Palantir a utilisé une formule volontairement provocatrice pour défendre son argument.
Il compare le recours à un intermédiaire français qui utilise des modèles étrangers fermés à l’équivalent technique d’un « 5 à 7 sans préservatif ».
Derrière cette formule se trouve une critique précise.
Pour Karp, ajouter une entreprise française entre l’administration et une technologie américaine ou chinoise ne protège pas nécessairement les données, les infrastructures ou l’accès futur au service.
La souveraineté ne devrait donc pas être évaluée uniquement à travers le siège social ou la nationalité du prestataire.
Elle devrait dépendre de la maîtrise effective de la technologie.
Le dirigeant affirme par ailleurs que sa critique ne vise pas à défendre les intérêts commerciaux de Palantir. Il assure que son entreprise possède une présence relativement faible en France et ne cherche pas particulièrement à l’étendre.
La dépendance aux technologies américaines inquiète davantage la France
Les inquiétudes françaises ne sortent cependant pas de nulle part.
La question de la dépendance à des fournisseurs technologiques étrangers a pris une nouvelle dimension avec les tensions politiques et commerciales entre les États-Unis et l’Europe.
Les décisions prises par Washington peuvent avoir des conséquences directes sur l’accès à certaines technologies américaines.
Cette possibilité devient particulièrement sensible lorsque les logiciels concernés interviennent dans la défense, le renseignement, la cybersécurité ou le fonctionnement des administrations.
La France cherche donc depuis plusieurs années à développer des alternatives nationales et européennes.
Le remplacement progressif de Palantir à la DGSI possède dans ce contexte une forte valeur symbolique. Le logiciel américain intervient dans un domaine où la maîtrise des données et des infrastructures représente un enjeu direct de sécurité nationale.
La question ne consiste donc pas uniquement à comparer les performances techniques de deux entreprises.
Elle porte également sur le niveau de dépendance qu’un État accepte vis-à-vis d’un fournisseur étranger.
ChapsVision tente de construire une alternative française à Palantir
Face au géant américain, ChapsVision représente l’une des entreprises sur lesquelles la France mise pour développer ses propres capacités.
Fondée en 2019 par Olivier Dellenbach, la société française s’est développée rapidement grâce à une série d’acquisitions.
Elle se spécialise notamment dans le traitement de données, l’intelligence artificielle et les solutions destinées aux secteurs qui manipulent des informations sensibles.
Son poids reste néanmoins très inférieur à celui de Palantir.
ChapsVision a réalisé environ 200 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Palantir a de son côté généré plusieurs milliards de dollars.
La différence de taille ne suffit toutefois pas à déterminer quelle solution répond le mieux aux objectifs français.
Paris cherche précisément à faire émerger des acteurs capables de prendre en charge des technologies stratégiques sans dépendre exclusivement des grands groupes américains.
Le contrat de la DGSI représente donc un test important pour cette politique.
La France doit-elle privilégier souveraineté ou performance technologique ?
La polémique autour de Palantir révèle finalement un dilemme plus large pour la France et l’Europe.
Les administrations souhaitent réduire leur dépendance à des technologies étrangères, mais les entreprises américaines dominent encore plusieurs secteurs essentiels du numérique et de l’intelligence artificielle.
Privilégier systématiquement une solution nationale peut comporter un risque lorsque celle-ci n’offre pas encore les mêmes performances.
À l’inverse, choisir uniquement la technologie la plus performante peut créer une dépendance difficile à réduire par la suite.
Alex Karp estime que la réglementation européenne et certaines politiques françaises n’apportent pas la bonne réponse à ce problème. Il appelle à privilégier une analyse technique plutôt qu’une sélection fondée principalement sur la nationalité des entreprises.
La France défend de son côté une autonomie stratégique qui implique précisément de développer progressivement ses propres alternatives.
La transition de Palantir vers ChapsVision à la DGSI sera donc particulièrement observée. Elle permettra de mesurer si la France peut transformer son ambition de souveraineté numérique en véritable indépendance technologique sans sacrifier les capacités opérationnelles de ses services les plus sensibles.



